Serhiy Plokhiy : « Rien de tout cela n’aurait été possible sans l’Ukraine qui résiste. C’est la base »

L’historien ukrainien et américain, directeur de l’Institut ukrainien de l’Université Harvard, Serhiy Plokhiy, a accordé une interview au site « Ukraïna Moderna » dans laquelle il parle de son livre « La guerre russo-ukrainienne. Le retour de l’histoire ». Ce livre a été écrit en réaction au début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie. Il y évoque également les différences entre les systèmes académiques nord-américain et européen et leur influence sur le développement des études ukrainiennes, ainsi que les défis et opportunités pour l’ukrainistique à l’étranger. Enfin, il aborde l’aide aux Ukrainiens et le rôle social de l’Institut ukrainien de l’Université Harvard.
02.03.2025
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— Professeur Plokhiy, pouvez-vous nous raconter comment vous avez appris la nouvelle du début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie ?

– Oui, il n’est pas difficile de s’en rappeler. Peu après l’invasion, j’ai ressenti que la mémoire de l’intensité de mes émotions commençait à s’estomper, superposée par d’autres souvenirs et du stress. J’ai donc décidé de tout noter immédiatement, dans les semaines qui ont suivi. D’une certaine manière, ces notes se sont ensuite transformées en introduction de mon livre sur la guerre russo-ukrainienne. Je pressentais la guerre, mais j’espérais qu’elle n’aurait pas lieu. Je trouvais des raisons rationnelles pour soutenir cet espoir.

Le 24 février, je me suis réveillé très tôt, sans raison apparente. J’étais alors à Vienne. J’ai d’abord vérifié mes e-mails avant de consulter les nouvelles. Le premier message que j’ai vu était un e-mail d’un collègue de Harvard avec pour objet : « My Goodness ». J’ai immédiatement compris. Ensuite, j’ai lu un message d’un collègue de Dnipro qui me demandait s’il pouvait m’envoyer ses travaux académiques pour les sauvegarder sur mon ordinateur. J’ai alors compris que l’ampleur de la guerre était bien plus grande que ce que j’avais imaginé. Dnipro était attaquée. Ce n’est qu’après cela que j’ai regardé les actualités. C’était une guerre totale, exactement ce que les Américains annonçaient depuis des semaines. Toute la logique que j’avais construite pour me convaincre d’un scénario moins dramatique s’est effondrée. C’est à ce moment-là que j’ai ressenti mon premier choc, qui a marqué mon état psychologique dans les premières heures et les premiers jours de la grande guerre. Lorsque le choc a commencé à s’atténuer, une question s’est imposée : que pouvais-je faire concrètement ? Ma réponse a été de diffuser des informations, à travers les interviews que je donnais et, plus tard, à travers un texte plus long que j’ai décidé d’écrire fin mars. Ce qui devait être un court livre est devenu un ouvrage plus conséquent. J’y explique les origines de la guerre ainsi que le phénomène de la résistance ukrainienne et pourquoi l’Ukraine n’est pas tombée en trois jours.

« C’est un livre sur l’histoire contemporaine, écrit au moment même où cette histoire se faisait, dans le but d’influencer son cours »

— Le travail sur ce livre a sans doute eu un effet thérapeutique pour vous.

— Bien sûr. Contrairement aux interviews que je donnais, c’était un projet de plus grande ampleur, un projet sur lequel j’avais un certain contrôle. Et c’était très important d’avoir quelque chose que l’on peut contrôler. Donc oui, psychologiquement, cela a aussi joué un rôle crucial.

— Le texte du livre a-t-il mûri après l’invasion de l’Ukraine par la Russie ? Ou aviez-vous déjà certaines idées en tête auparavant ?

— Non, tout cela est venu après. Après l’invasion à grande échelle, plusieurs propositions de rédaction d’un livre me sont parvenues. Mon éditeur américain ainsi qu’une agence littéraire à Londres, qui m’aide à trouver des éditeurs, m’ont contacté. Ils me disaient que beaucoup de gens seraient intéressés d’entendre mon point de vue sur les événements, d’autant plus que mes précédentes publications avaient été diffusées à des tirages relativement importants pour un auteur académique. Mais à chaque fois, je répondais : « Non, c’est absolument impossible. » Premièrement, je suis historien, et ces événements se déroulaient en temps réel. Deuxièmement, psychologiquement, je n’étais absolument pas prêt pour ce projet. Mais vers la troisième semaine de mars, j’ai soudain compris que c’était quelque chose que je pouvais faire. J’ai vu comment structurer mon travail. Je dirais donc que l’idée est née avec un retard d’environ trois semaines.

L’écriture de ce livre a en quelque sorte répondu à plusieurs questions qui se posaient à moi, tant sur le plan intellectuel que psychologique. Je faisais quelque chose que je considérais comme essentiel, et c’était ma réponse à l’éclatement de la guerre.

— Combien de temps ce projet a-t-il duré ? Combien de temps vous a-t-il fallu pour écrire le livre ?

— Les délais étaient clairs dès le départ. En début d’année, j’étais en année sabbatique. Celle-ci prenait fin au printemps, suivie des vacances d’été, et ensuite débutait la nouvelle année universitaire. En tenant compte du calendrier académique, l’essentiel du texte a été rédigé avant la reprise des cours. J’ai ensuite ajouté un chapitre supplémentaire, apporté des corrections, mis à jour certaines données, mais le plus important était d’achever les chapitres clés avant la rentrée. Autrement dit, ce livre a été écrit durant le temps libre laissé par l’enseignement.

— Dans ce cadre, tout est effectivement structuré dans la vie académique : l’été est consacré à la rédaction. Ce projet a donc été mené rapidement et au bon moment.

— Cette réactivité était essentielle. Les thèses développées dans le livre ont influencé l’interprétation de la guerre en Occident. Elles ont été entendues non seulement par le milieu académique, mais aussi par un public plus large. Étant donné l’importance des États-Unis, du Royaume-Uni et de l’Europe occidentale dans le soutien à l’Ukraine, je considère aujourd’hui que ce que j’ai fait était juste. C’était le maximum de ce que je pouvais accomplir dans ces circonstances. Aujourd’hui, si l’on regarde sur Goodreads, ce livre est l’un des plus diffusés parmi toutes les publications sur la guerre. Il est sorti à temps, et c’est fondamental.

— Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur cet ouvrage ? Quelles sont les idées clés que vous transmettez aux lecteurs ? Quelle est votre thèse principale ?

— Ce livre est, d’un côté, une continuation de certains thèmes sur lesquels j’avais déjà travaillé. De l’autre, il répond à des récits qui, s’ils n’étaient pas dominants, exerçaient néanmoins une grande influence en Occident. Par exemple, il y avait le récit avancé par John Mearsheimer, selon lequel la guerre était une réaction logique de la Russie à l’élargissement de l’OTAN. Un autre récit, largement discuté d’une manière ou d’une autre, était celui proposé par Poutine, affirmant que les Ukrainiens et les Russes ne formaient qu’un seul peuple. Cela impliquait l’idée d’une possible guerre civile entre Russes plutôt qu’une agression armée d’un État contre un autre. Les réponses que j’ai formulées face à ces récits s’appuyaient sur mes recherches de longue date. Quelques années avant l’invasion à grande échelle, j’ai publié Lost Kingdom: The Quest for Empire and the Making of the Russian Nation, traduit en ukrainien sous le titre Загублене царство. Історія «Русского мира» з 1470 року до сьогодні (Le Royaume perdu : Histoire du « monde russe » de 1470 à aujourd’hui). Ce livre traitait précisément des idées avancées par Poutine sur un prétendu peuple unique et de la façon dont ces idées ont évolué. J’y évoquais notamment Soljenitsyne comme un pont intellectuel entre les idées impérialistes et le discours actuel de Poutine. J’avais donc déjà une base de travail que j’ai adaptée au contexte spécifique et aux déclarations précises de Poutine. Ce livre était ma réponse à son récit.

Le deuxième récit concernait l’OTAN, qui me semblait secondaire par rapport à l’histoire de la dissolution de l’espace post-soviétique. Là encore, c’était un sujet sur lequel je travaillais depuis longtemps, notamment dans The Last Empire: The Final Days of the Soviet Union, traduit en ukrainien sous le titre Остання імперія. Занепад і крах Радянського Союзу (Le Dernier Empire : Déclin et chute de l’Union soviétique). J’y interprétais la chute de l’URSS comme la désintégration d’un empire parmi tant d’autres. J’ai repris ce cadre conceptuel comme prisme principal pour structurer ma réflexion et mon analyse de cette guerre.

Ainsi, l’un des axes centraux de mon nouveau livre est l’examen des idées impérialistes russes sur la nature de la Russie, sur l’identité du peuple russe, sur le processus inachevé de construction nationale dans l’espace post-soviétique, et sur la réponse ukrainienne à ces questions. Conceptuellement, le livre répond à deux récits clés : l’un porté par la Russie, l’autre par une partie des politologues américains. Mais ce ne sont pas des contre-arguments improvisés à la hâte ; ils s’appuient sur un long travail de recherche. Les événements que nous vivons aujourd’hui s’inscrivent dans des cadres d’analyse élaborés sur plusieurs années. Cela m’a aidé non seulement à organiser mon matériau, mais aussi, je pense, à mieux comprendre ce qui se passe.

— Quels sont les traductions du livre disponibles à ce jour ?

— Je ne me souviens pas de toutes, il y en a beaucoup. Les langues européennes, en tout cas. Il existe une traduction française, une allemande. Fait intéressant, la traduction allemande est sortie avant l’édition originale en anglais. Il y a également des versions en polonais, en roumain, en suédois, et une traduction japonaise est en préparation. Auparavant, la plupart de mes livres étaient traduits en chinois simplifié en Chine. Cette fois-ci, seule une édition taïwanaise est sortie. La Chine a donc refusé de traduire ou de publier mon livre.

La plus grande surprise pour moi a été la traduction en russe. Jusqu’alors, la plupart de mes livres avaient été traduits en russe, ce qui me valait régulièrement des critiques sur Facebook. Les critiques sur Facebook ont leur propre dynamique (rires). Cette fois, je ne m’attendais absolument pas à une traduction en russe. Mais une maison d’édition russophone en Israël a fait une demande, et j’ai accepté. Ce qui est encore plus curieux, c’est qu’avant même que l’éditeur israélien ne publie le livre, une traduction de qualité a été mise en ligne gratuitement. Je ne sais pas qui l’a faite : personne ne m’a jamais contacté, ni moi ni mon éditeur. C’est aujourd’hui le plus grand mystère concernant les traductions de ce livre

— Il s’agit donc d’une version pirate du livre en russe ?

— Oui, mais quelqu’un a dû investir du temps et de l’argent dans cette traduction avant de la publier gratuitement, sans aucune restriction. Je ne peux qu’en être ravi. Je n’ai protesté auprès de personne, je n’ai exigé ni explication ni compensation. C’est la première fois qu’une chose pareille m’arrive. D’ordinaire, on prend une traduction existante, on la pirate et on la diffuse (rires). Mais là, quelqu’un a pris l’initiative de traduire le livre puis de le mettre à disposition librement. C’est une nouvelle expérience pour moi.

— Les circonstances actuelles engendrent des pratiques inédites. Il semble que cette publication ait permis un échange fructueux avec les lecteurs.

— Oui, les attentes que j’avais se sont confirmées, et j’en suis très heureux.

— Y a-t-il eu des voix opposées à l’idée d’écrire ce livre ?

— J’ai constamment reçu des critiques, notamment depuis l’Ukraine : « Comment peux-tu écrire ça ? Il faut attendre la fin de la guerre. » Attendre la fin de la guerre n’était pas une option. Ce livre n’a pas été écrit pour porter un regard rétrospectif sur ces événements après coup. C’est un livre sur l’histoire en train de se faire, écrit dans l’instant même où elle se déroule, afin d’avoir un impact sur elle.

— Merci pour ce projet si pertinent.

« Peut-être est-ce un péché de le dire, mais la guerre a créé des opportunités pour le monde académique ukrainien »

— Dites-moi, comment l’Institut ukrainien de recherche de l’Université de Harvard a-t-il réagi au début de la guerre à grande échelle ? Quelles mesures institutionnelles ont été mises en place ?

— À ce moment-là, je me trouvais à Vienne. Cependant, je suis resté en contact permanent avec l’Institut. J’ai été satisfait de la réaction de mes collègues face aux événements. Nous avons immédiatement reçu un soutien assez fort de l’administration de Harvard, notamment du président de l’université à l’époque, Lawrence Bacow. Sa mère ou son père était originaire de Biélorussie, et sa famille avait survécu à l’Holocauste. Lawrence Bacow, de sa propre initiative, a fait hisser le drapeau ukrainien au-dessus de Harvard, ce qui était sans précédent. Il a également écrit une lettre de soutien, mais il s’agissait en fait d’une lettre privée adressée à moi, que je pouvais rendre publique.

Malheureusement, cela a ensuite suscité des réactions critiques de la part d’autres cercles et communautés. Certains se demandaient pourquoi les Ukrainiens bénéficiaient d’un traitement particulier. Différentes personnes ont exprimé leur mécontentement, surtout plus tard, dans le contexte de la guerre entre Israël et Gaza. Ainsi, ce soutien moral envers les Ukrainiens est resté essentiellement symbolique. Par la suite, Harvard n’a plus pu mettre en place de programmes ou d’autres opportunités spécifiquement pour les Ukrainiens. Cependant, le soutien de nos collègues d’autres centres, notamment le centre d’études russes et eurasiennes Davis, ainsi que les centres d’études européennes, juives, du Moyen-Orient, etc., a été extrêmement sincère.

Nous avons un programme de bourses à Harvard. Peut-être que cela n’était pas tout à fait équitable pour tous ceux qui avaient postulé, mais la première année après l’invasion à grande échelle, toutes nos bourses ont été attribuées à des candidats ukrainiens. Certains dossiers ont été pris en charge par les centres d’études russes, du Moyen-Orient et juives, si cela correspondait à leur thématique. C’est ainsi que nous avons essayé d’agir et de soutenir l’Ukraine.

De plus, nous avons participé à deux vagues de distribution de subventions à court terme, en collaboration avec l’Institut des sciences humaines de Vienne. Le Harriman Institute s’est également joint à une ou deux de ces initiatives, il me semble. Nous avons dirigé un maximum de fonds vers l’Ukraine.

— Il est bien connu que les opportunités de financement accordées aux Ukrainiens ont principalement bénéficié aux femmes scientifiques. Comment expliquez-vous cette situation ? Qu’en était-il à Harvard ?

— Oui, c’est une situation intéressante que je voudrais commenter, car elle est directement liée à la guerre. Au moins trois bourses, voire plus (c’est ce dont je me souviens actuellement), ont été attribuées à des hommes en Ukraine, mais ils n’ont pas pu venir, car deux d’entre eux étaient et restent dans l’armée. Nous ne nous y attendions pas. En fait, les conditions de la guerre ont créé une situation unique : les femmes, qui auparavant étaient marginalisées et même discriminées à de nombreux niveaux dans l’académie ukrainienne, sont devenues la seule catégorie de chercheurs ukrainiens pouvant non seulement obtenir des bourses à court terme, mais aussi bénéficier de financements de projets et de recherches de longue durée, comme à Princeton et dans d’autres institutions.

Peut-être est-ce un péché de le dire, mais la guerre a créé des opportunités pour le monde académique ukrainien. Nous observerons encore comment cela influencera la science ukrainienne en général, mais cette expérience est très importante. Nous avons constaté que les échanges académiques étaient principalement occupés par des femmes scientifiques, y compris des historiennes. Il sera très intéressant d’observer ce phénomène d’un point de vue anthropologique et sociologique : ce qui va se passer ensuite, quel sera l’impact sur le développement futur de l’académie ukrainienne. Les conséquences peuvent être variées, mais le fait est qu’il y a eu une immersion plus profonde des chercheuses ukrainiennes dans le monde académique américain et européen.

— Il ne fait aucun doute que ces processus auront un impact sur le milieu universitaire ukrainien. Cependant, une coopération plus étroite avec les chercheuses ukrainiennes influence-t-elle également le monde académique occidental ?

— Bien sûr, des changements se produisent également dans l’environnement académique occidental, et cela mérite attention. Je suis convaincu que je perçois certaines choses plus clairement que ceux qui viennent d’arriver d’Ukraine, car j’ai la possibilité d’observer ces changements sur le long terme. Mais d’un autre côté, lorsqu’on est à l’intérieur du système, on ne remarque pas toujours tout. C’est pourquoi le regard des personnes qui découvrent le monde académique occidental pour la première fois ou qui, auparavant, n’avaient qu’une brève expérience de collaboration, mais qui bénéficient désormais d’une expérience beaucoup plus approfondie, voire de postes permanents, est extrêmement précieux et intéressant. Ainsi, selon moi, la guerre a entraîné des conséquences inattendues. Je n’ai aucun doute que les processus qui se déroulent dans l’environnement académique ukrainien auront également un impact sur les études ukrainiennes en Occident, sur la slavistique occidentale et sur la recherche de la région en général.

— De quel type d’impact parlons-nous principalement ? Faites-vous référence à un changement dans les axes de recherche ? À une plus grande visibilité des études ukrainiennes à l’étranger grâce aux chercheuses ? Quelles évolutions doit-on attendre ?

— Je ne sais pas. Je ne vais pas juger maintenant quel sera précisément cet impact. Pour cela, il faut réellement du temps. Mais je suis absolument ouvert à la nouveauté.

Ces dernières années, de nombreux chercheurs et chercheuses ukrainiens ont exprimé un rejet total de la slavistique académique occidentale. Dans le contexte de la guerre, des pertes humaines, des bombardements en Ukraine, il est psychologiquement très difficile pour beaucoup d’être sur les mêmes plateformes académiques que des chercheurs russes ou des spécialistes de la culture russe, etc. Les réactions varient, et souvent elles sont justifiées et radicales face aux défis de la guerre. Cependant, je ne doute pas que des changements auront lieu dans le domaine de l’ukrainistique en Ukraine et que la situation actuelle influence également l’ukrainistique et la slavistique en Occident.

Concernant les axes de recherche, cela fait plusieurs années que les historiens ont joué un rôle clé dans l’étude de la mémoire historique. C’est un atout, et je pense que les historiens peuvent y apporter quelque chose, mais en même temps, c’est assez surprenant, car ce n’est pas vraiment leur domaine. L’histoire de la mémoire relève plutôt des anthropologues, des sociologues, des politologues, etc. Cependant, si personne d’autre n’en parle, alors nous, historiens, nous nous approprions aussi ce domaine. Mais ce n’est pas notre champ d’expertise initial, car nous sommes formés pour analyser des sources des XVIe ou XXe siècles.

« L’objectif stratégique est d’être entendus, compris et d’élargir notre présence et notre influence »

— Vous avez abordé une question très sensible : devons-nous, en tant qu’Ukrainiens, partager des plateformes académiques avec des Russes ? Devons-nous protester, sachant que lorsqu’une position de principe est adoptée, ce sont souvent les Ukrainiens qui se voient refuser la participation à des événements ? Quelle est votre position sur cette question ?

— Exprimer une protestation et sous quelle forme — c’est une question qui relève de notre politique générale d’expansion de notre présence, à la fois dans l’espace académique et médiatique. Ces décisions doivent être prises en fonction des circonstances spécifiques. Un boycott général, non pas comme un outil ponctuel mais comme une politique stratégique, entraînerait notre absence totale. À l’inverse, le silence aboutirait à la normalisation de certaines choses qui nous sont absolument inacceptables. C’est pourquoi je n’ai pas de recommandation universelle, car tout dépend du contexte. L’essentiel est d’envisager ces actions comme des tactiques tout en gardant à l’esprit un objectif stratégique. L’objectif stratégique est d’être entendus, compris et d’élargir notre présence et notre influence. Si un acte de protestation, comme refuser de participer à un événement, y contribue, alors c’est une bonne méthode. Mais si un tel geste nous relègue dans un ghetto et nous prive de notre voix, c’est une très mauvaise tactique, car elle contredit notre stratégie. Voilà comment je le perçois.

— Vous avez mentionné qu’après l’invasion à grande échelle, les chercheurs et surtout les chercheuses ukrainiennes ont bénéficié d’un soutien institutionnel sans précédent. Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur qui est venu et quels événements ont été organisés ?

— Nous avons traversé une période très difficile lorsque le professeur Hryhoriy Hrabovych a pris sa retraite et qu’il n’y avait plus personne pour enseigner la littérature ukrainienne à l’université. Pour nous, à Harvard, il était donc extrêmement important qu’Olena Haleta et plus tard Tamara Hundorova nous aident à maintenir la présence de la littérature et de la culture ukrainiennes sur le campus. Dans un contexte où l’intérêt des étudiants pour l’ukrainistique commençait, bien que lentement, à croître, cela était crucial.

Parmi ceux qui sont venus d’Ukraine, il y avait le politologue renommé de Kharkiv, Oleksandr Fisun. Il jouissait déjà d’une reconnaissance et d’une réputation en Occident, ce qui était essentiel pour nous. Sa présence était donc très importante d’un point de vue académique.

Nous avons également essayé d’inviter des chercheurs basés dans d’autres universités, principalement sur la côte Est des États-Unis, comme Volodymyr Kulyk et Yana Prymachenko, pour participer à des conférences et des interventions.

La présence de chercheurs et d’enseignants ukrainiens a eu un effet très positif. Non seulement nous, mais aussi nos collègues occidentaux, avons enfin entendu une voix authentiquement ukrainienne, directement venue d’Ukraine. Pendant longtemps, ce rôle était assumé soit par la diaspora, soit par des personnes comme moi, qui vivent aux États-Unis depuis longtemps, ce qui entraînait une deuxième, voire une troisième interprétation de l’Ukraine. Il était donc crucial que de véritables voix ukrainiennes puissent enfin être entendues. En anglais, on appelle cela un silver lining, c’est-à-dire un côté positif même dans une situation dramatique.

— À l’étranger, la slavistique est généralement associée aux études russes. Cette perception est-elle en train de changer ? Quelle est actuellement la situation des études ukrainiennes dans l’académie américaine en général ?

— Des choses très intéressantes se sont produites juste après le début de la grande guerre. Des collègues non spécialistes de l’ukrainistique ont organisé deux événements sous le nom de « Marathon », où des chercheurs, y compris des Ukrainiens, ont présenté leurs travaux. C’était une initiative très précieuse. Tout d’abord, cela a mis en lumière le fait qu’un grand nombre de personnes dans le milieu académique, notamment en slavistique et dans les études de l’ex-URSS et de l’histoire russe, étaient choquées par ce qui se passait et cherchaient à aider. Les chercheurs nous écrivaient pour demander comment ils pouvaient contribuer. Ce fut un des moyens par lesquels certains universitaires ont manifesté leur soutien à l’Ukraine. Dans une certaine mesure, c’était aussi une forme de soutien psychologique, tant pour eux-mêmes que pour leurs collègues.

J’ai vu là-bas des collègues qui, auparavant, n’avaient jamais manifesté de sympathies pro-ukrainiennes. Mais chacun essayait de s’impliquer, d’apporter quelque chose de son travail. Les gens cherchaient des sujets connexes, car en deux ou trois jours, on ne peut pas écrire un texte scientifique ni devenir spécialiste de l’histoire ou de la littérature ukrainienne. D’un côté, c’était une manifestation de soutien massif à l’Ukraine. De l’autre, c’était aussi un reflet de ce qu’est la slavistique dans ses dimensions littéraire, culturelle, anthropologique et historique. Environ 90 % des sujets traités concernaient la Russie, et les chercheurs tentaient de les adapter à la situation. C’était une image du monde académique occidental.

Puis, le débat sur la décolonisation a commencé. Les gens abordaient ce sujet avec beaucoup de prudence, voire avec scepticisme, car toute leur vie et leur travail scientifique étaient soudain remis en question, et ils se demandaient quoi faire ensuite. Devaient-ils se tourner vers l’ukrainistique ou vers autre chose ? Mais pour cela, il fallait acquérir des connaissances, au minimum apprendre l’ukrainien. D’un autre côté, l’atmosphère était telle qu’il était difficile, voire impossible, d’adopter une position ouvertement négative sur la décolonisation.

Par ailleurs, lors du Congrès annuel des études slaves et eurasiennes (ASEEES) qui s’est tenu l’année dernière, la décolonisation a été le thème principal. Il y a des débats sur le terme même de « décolonisation », sur sa pertinence et son application à l’Ukraine, mais les processus qui ont lieu dans le monde académique sont très importants. J’étais moi-même sceptique à l’égard de ce terme et j’avais de nombreuses questions, mais aujourd’hui, c’est bien ce terme qui est utilisé. Il permet d’aborder un phénomène essentiel dans notre histoire et notre science – l’héritage politique et culturel de l’empire –, et nous l’acceptons donc de manière conditionnelle, bien que je préfère parler avant tout de la dé-impérialisation des récits russes.

Le renforcement des positions de l’ukrainistique et d’autres disciplines au sein de la slavistique ne fait que commencer. Les États-Unis et le Canada ne sont pas comme l’Allemagne, où l’État prend une décision, alloue des fonds, et immédiatement quelque chose est mis en place. Ce ne sont pas des pays où l’on peut dire au président d’une université : « D’accord, ouvrez un département d’ukrainistique. » Même si cela était fait, avec des bourses à court terme, cette initiative ne survivrait pas s’il n’y avait pas d’étudiants. C’est pourquoi ma vision personnelle de la « décolonisation » s’inscrivait dans une perspective à long terme. Je pensais que cette nouvelle atmosphère créerait des conditions où les doctorants d’aujourd’hui reconsidéreraient leurs sujets, leur approche, et qu’en conséquence, des changements se produiraient à l’avenir. C’est ce qui s’est passé avec la chute de l’Union soviétique : les premières nouvelles thèses et les chercheurs occupant des postes universitaires sont apparus vers la fin des années 1990, car le monde académique fonctionne avec un certain retard. C’étaient mes attentes. J’ai été agréablement surpris par ce qui s’est passé cette année, lorsque plusieurs postes permanents en ukrainistique ont été créés dans le monde académique américain. Des discussions ont lieu dans plusieurs grandes universités pour mobiliser des fonds de donateurs afin de créer de nouveaux postes. Il s’agit principalement de postes en langue et littérature ukrainiennes, mais il est aussi question de nouveaux postes en histoire. Un mouvement a donc commencé, et plus rapidement que je ne l’avais imaginé

Mes préoccupations tenaient au fait que, bien que le monde académique américain réponde globalement aux défis actuels, il le fait à travers des mécanismes institutionnels, notamment par des subventions à court terme. Or, l’avenir de la discipline dépend des postes permanents. Ces derniers reposent soit sur des dons philanthropiques, soit sur un intérêt durable de la part des étudiants. L’année dernière a été plutôt prometteuse. Reste à voir si ce processus se poursuivra ou non, mais c’est l’une de ses conséquences. Bien sûr, rien de tout cela n’aurait été possible sans l’Ukraine et sa résistance. C’est la base. Mais la manière dont les chercheurs réfugiés ukrainiens ont été accueillis dans les universités est aussi le résultat de ces « marathons » académiques occidentaux. Et ces conséquences se font déjà sentir aujourd’hui, bien plus tôt, pour être honnête, que je ne l’avais espéré.

— Que se passe-t-il avec les récits russes dans le milieu universitaire américain ? Sont-ils toujours aussi puissants qu’auparavant ?

— La plupart des chercheurs qui sont entrés dans les études slaves pour étudier l’histoire russe, l’histoire soviétique, etc., ne l’ont pas fait parce qu’ils percevaient la Russie ou l’Union soviétique comme un ennemi, mais plutôt par intérêt pour la culture et l’histoire russes. Pour eux, le retour d’une Russie autoritaire et agressive est un sujet très douloureux. Mais ils évoluent également. Et ils évoluent dans une direction qui, à mon avis, est la plus importante : la réinterprétation de la culture et de l’histoire russes à travers le prisme de l’empire et du colonialisme culturel.

Cela se produit bien sûr en réaction à la guerre, ainsi qu’au travail du milieu académique ukrainien, qui s’est renforcé avec l’arrivée de chercheurs réfugiés. Mais cette évolution s’inscrit aussi dans une tendance générale des sciences humaines occidentales, où l’étude des empires et des processus coloniaux est aujourd’hui extrêmement populaire. Ainsi, l’histoire de l’Empire français est aujourd’hui davantage étudiée que l’histoire de la France en tant que telle, tout comme celle de l’Empire britannique par rapport à celle du Royaume-Uni. Il s’agit d’un processus de décolonisation qui a eu lieu dans les colonies européennes dans les années 1960 et qui a profondément influencé les recherches sur l’histoire et la culture anglaises — de la même manière que la guerre en Ukraine influence aujourd’hui les études sur l’histoire et la culture russes. À mon avis, la guerre russo-ukrainienne est l’un des éléments de l’effondrement de l’empire russe, et cela a un impact direct sur les études slaves. Ces dernières ont toujours eu un retard de 30 à 40 ans par rapport aux approches décoloniales appliquées à d’autres empires européens. Les changements en cours permettront aussi aux chercheurs, qui se trouvent actuellement isolés dans des départements de slavistique souvent dominés par la Russie, de mieux dialoguer avec leurs collègues des départements de littérature comparée ou de langues et littératures romanes. Ce que nous observons aujourd’hui n’est que le début d’une transformation profonde de ce champ d’études.

« Le monde académique américain évolue beaucoup plus lentement, mais lorsqu’il change de cap, c’est pour longtemps, car il est moins dépendant des conjonctures politiques »

— Voyez-vous une différence dans le développement des études ukrainiennes entre les universités américaines et européennes ?

— Les sciences humaines en Europe dépendent beaucoup plus du fonctionnement des institutions étatiques et des fondations qui leur sont liées. C’est très simple : si les financements pour des projets sur l’Ukraine augmentent, alors les chercheurs s’orientent immédiatement dans cette direction. Les recherches dont j’ai connaissance sont principalement basées sur des subventions accordées, ce qui influence le choix des thématiques. J’observe ce phénomène notamment chez ceux qui étudiaient auparavant l’histoire soviétique et qui se tournent maintenant vers l’Ukraine. C’est une tendance très visible.

Dans le monde académique américain, les subventions jouent également un rôle, mais un rôle beaucoup moins important qu’en Europe. Aux États-Unis, les chercheurs ont à mon sens plus de liberté. Les doctorants, par exemple, disposent d’une bien plus grande liberté pour choisir leurs sujets de recherche. En Autriche ou en Allemagne, en revanche, les doctorants sont souvent recrutés dans le cadre de projets de recherche spécifiques, financés par des subventions. Il existe donc des différences notables, mais aussi des variations au sein même des pays de l’Union européenne. Toutefois, les tendances générales sont les mêmes des deux côtés de l’Atlantique. L’Europe réagit plus rapidement à certains enjeux, tandis que le monde académique américain évolue plus lentement, mais de manière plus durable, car il est moins dépendant des fluctuations politiques et des décisions gouvernementales.

— Sur le site de l’Institut d’études ukrainiennes de Harvard, on trouve des informations sur l’aide aux Ukrainiens. J’aimerais en savoir plus. Comment l’Institut s’est-il impliqué dans cette initiative ? S’agit-il uniquement d’une aide aux chercheurs ou cela va-t-il au-delà ?

— Nous sommes une institution reconnue non seulement dans le milieu académique. Certaines initiatives que nous menons sont directement liées à notre mission, à savoir le soutien à la recherche sur l’Ukraine et aux études ukrainiennes. J’en ai d’ailleurs parlé, notamment en évoquant notre programme de bourses et la manière dont il a été repensé, ainsi que les programmes de subventions supplémentaires auxquels nous avons participé. Mais notre rôle va au-delà : nous sommes un représentant et un porte-voix de la recherche ukrainienne en dehors du cadre universitaire. Cela se manifeste en grande partie à travers notre nouveau programme sur l’Ukraine contemporaine, financé par Jim Temerty et dirigé par l’anthropologue Emily Channell-Justice. Fait intéressant, sa première langue slave a été l’ukrainien, ce qui illustre bien les changements récents dans les études slaves en Occident. Nous menons une activité scientifique intense, organisons de nombreux événements académiques, mais nous organisons aussi une conférence annuelle dédiée à l’Ukraine, dans le but de rassembler à la fois des chercheurs et des acteurs non académiques, notamment des experts influençant les politiques publiques, comme les membres de think tanks. Nous tentons ainsi de combler le fossé entre la recherche académique et la prise de décision sur l’Ukraine.

Un autre domaine en plein essor, grâce à Oleh Kotsiouba, directeur de notre département éditorial, est la traduction et la publication de la littérature ukrainienne contemporaine, y compris des ouvrages scientifiques, mais avant tout de la littérature actuelle. Oleh a été à l’initiative d’un séminaire spécial pour les traducteurs, organisé cet été en collaboration avec l’Institut canadien d’études ukrainiennes et des collègues polonais.

Bien que notre travail s’inscrive principalement dans un cadre académique, nous sommes également reconnus en dehors du milieu universitaire. Dès le début de la guerre, en 2014, nous avons été sollicités pour fournir des commentaires et des analyses. La demande était si forte que nous avions du mal à y répondre. C’est ainsi qu’est née l’idée de créer une liste d’experts en études ukrainiennes issus de différentes disciplines, à laquelle journalistes et responsables politiques pourraient se référer pour obtenir des conseils. Nous avons élaboré et publié cette liste en collaboration avec d’autres institutions académiques ukrainiennes.

Avec le déclenchement de l’invasion à grande échelle, nous avons reçu de nombreuses demandes sur la manière d’apporter de l’aide. Cela relève d’une mission civique qui dépasse le cadre de l’université et des études ukrainiennes. Nous avons donc créé un guide numérique répertoriant les moyens de faire des dons, d’aider les Ukrainiens arrivés aux États-Unis, ainsi que les organisations et les contacts utiles. Nous avons toujours été intégrés, d’une manière ou d’une autre, à la communauté ukrainienne, mais avec l’intensification de la guerre, l’intérêt pour l’Ukraine et le désir d’aider se sont accrus. En ce sens, nous assumons aussi une fonction sociale.

— Je vous remercie sincèrement pour cet entretien.

— Je vous en prie, ce fut un plaisir d’échanger avec vous.

Entretien réalisé par Oksana Ovsiiuk

Les illustrations de cette publication proviennent de sources ouvertes.

Cette publication est également disponible en Ukrainien.

Serhii Plokhii

Serhii Plokhii

Professeur d’histoire à l’Université de Harvard, titulaire de la chaire « Mykhailo Hrushevsky Professor of Ukrainian History » (troisième après Omelian Pritsak et Roman Szporluk), il est l’un des principaux spécialistes de l’histoire de l’Europe de l’Est en Amérique du Nord. Directeur de l’Institut d’études ukrainiennes de l’Université de Harvard. Ses recherches portent sur l’histoire intellectuelle, culturelle et internationale de l’Europe de l’Est, avec un accent sur l’Ukraine. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, notamment The Russo-Ukrainian War: The Return of History (W.W. Norton, 2023); Atoms and Ashes: A Global History of Nuclear Disasters (W.W. Norton, 2022); The Frontline: Essays on Ukraine's Past and Present (HURI, 2021); Nuclear Folly: A History of the Cuban Missile Crisis (W.W. Norton, 2021); Forgotten Bastards of the Eastern Front: American Airmen behind the Soviet Lines and the Collapse of the Grand Alliance (Oxford University Press, 2019); Chernobyl: The History of a Nuclear Catastrophe (Basic Books, 2018); The Gates of Europe: A History of Ukraine (Basic Books, 2015). Ses livres ont reçu de nombreuses distinctions, dont le prix Baillie Gifford et le Prix national Taras Chevtchenko (2018).

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